Comprendre un F50 SailGP : foils, aile rigide, vitesse et équipage expliqués

29 avril 2026 11 min de lecture Par Toma Kerneis

Quand on voit un F50 pour la première fois en course, il se passe une seconde d’incompréhension. Le bateau ne touche pas l’eau. La coque centrale est en l’air, les flotteurs aussi, et toute la masse du catamaran est portée par deux fines lames immergées qui ressemblent à peine à ce qu’on appelle habituellement des dérives. À plus de 100 km/h au-dessus de la surface, le F50 ressemble davantage à un petit avion qu’à un bateau traditionnel.

Le F50 est le catamaran monotype utilisé par toutes les équipes du championnat SailGP depuis 2019. Il est adapté des AC50 de la Coupe de l’America 2017, sous la direction technique de Mike Drummond, accompagné par Hal Youngren et Tom Speer pour les foils et l’aérodynamique, et construit par Core Builders Composites en Nouvelle-Zélande. C’est la machine qui rend les courses spectaculaires, rapides et techniquement hors norme. Voici ce qu’il faut comprendre de ces bateaux pour apprécier les courses du circuit, dont l’étape française est emmenée par Quentin Delapierre et son équipage.

Le F50 en trois lignes

Un F50 est un catamaran de course à foils de 15,24 mètres (50 pieds, d’où son nom). Il est équipé d’une aile rigide à deux éléments articulée à la place d’une grand-voile classique, complétée par un foc en tissu à l’avant. Il atteint régulièrement plus de 100 km/h en course, avec un record officiel SailGP établi à 56,1 nœuds (103,93 km/h) par l’équipe Rockwool Denmark le 16 août 2025 au Germany Sail Grand Prix de Sassnitz. Son équipage standard compte 6 marins depuis l’introduction du rôle de strategist en saison 2 (2021). Le bateau est piloté par une batterie de systèmes hydrauliques et électroniques qui contrôlent les foils, la gîte et l’angle de l’aile en temps réel.

Les foils : ce qui fait voler le bateau

C’est la pièce centrale de la technologie F50. À basse vitesse, le catamaran navigue comme n’importe quel multicoque, les coques dans l’eau. Mais dès que la vitesse dépasse environ 16 nœuds, les foils immergés génèrent une portance suffisante pour soulever l’ensemble du bateau au-dessus de l’eau.

Techniquement, les foils du F50 sont des T-foils, en titane usiné et carbone, qui descendent verticalement depuis les coques et se terminent par une partie horizontale en forme de T immergée dans l’eau. Ils ont remplacé les L-foils d’origine en janvier 2025, à l’occasion de l’ouverture de la saison 5 de SailGP à Auckland. Cette partie horizontale fonctionne comme une aile d’avion : quand elle avance dans l’eau, elle génère une force perpendiculaire à son déplacement, qui soulève tout le bateau.

Le passage en T-foils a apporté plusieurs gains mesurables. Les vitesses ont d’abord franchi un palier inédit : la barre des 100 km/h, atteinte pour la première fois en juillet 2024 lors d’un test du Canada SailGP Team à San Francisco (101,98 km/h dans 32 km/h de vent), est devenue routinière en course. La cavitation est par ailleurs retardée d’environ 6 nœuds, soit 11 km/h, grâce à des sections plus fines. Les pilotes constatent aussi un meilleur contrôle au près, avec un gain d’environ 5,5 km/h selon Russell Coutts, point faible historique de la classe. Enfin, le combo titane et carbone, plus lourd d’environ 80 kg au total que les L-foils, autorise paradoxalement le foiling dans des vents plus légers qu’auparavant.

Les inconvénients existent. Si l’équipage sort trop haut de l’eau, les foils décrochent et le bateau retombe brutalement, perdant d’un coup des dizaines de mètres par rapport aux concurrents. Si l’équipage ne sort pas assez haut, la coque frotte encore sur l’eau et la vitesse est sous-optimale. L’équilibre se joue à quelques centimètres de hauteur, géré par un marin dédié, le flight controller.

Pour aider les bateaux à se relancer en cas de chute des foils en vent léger, SailGP a introduit pour la saison 5 (novembre 2024) un moteur électrique escamotable. Ce moteur, déployé en situation de vent léger uniquement, permet d’accélérer le bateau jusqu’au seuil de décollage des foils. C’est une innovation rare en compétition voile, qui change la dynamique des courses dans les conditions difficiles.

L’aile rigide : une grand-voile qui ne flotte pas

Pas de grand-voile en tissu sur un F50. À la place, une aile rigide à deux éléments articulée, similaire dans son principe à l’aile d’un gros porteur. Cette aile est complétée à l’avant par un foc en tissu classique, qui contribue à la propulsion notamment au près. L’aile principale dispose de volets mobiles à l’arrière qui permettent de modifier la courbure et donc la portance aérodynamique.

L’aile est aussi modulaire. SailGP dispose en saison 6 (2026) de quatre hauteurs interchangeables : 18 m, 24 m, 27,5 m et 29 m. La taille est sélectionnée avant chaque course en fonction du vent prévu. Le choix est fait par le Tech Team Operations Manager de SailGP, après consultation du Race Director et des équipes.

En course, les marins orientent l’aile entière via un système hydraulique pour choisir l’angle par rapport au vent. Ils règlent la cambrure de chaque section en ajustant les volets arrière, ce qui modifie la puissance développée. En cas d’excès de puissance, ils peuvent aplatir l’aile pour réduire la portance sans changer l’angle de route.

L’aile rigide est plus efficace aérodynamiquement qu’une voile en tissu, elle se règle plus finement, et elle résiste mieux aux conditions extrêmes. Son inconvénient principal : elle ne s’affale pas comme une voile traditionnelle. Quand le bateau rentre au port, l’aile reste debout et doit être démontée à terre, ce qui explique que les F50 ne se déplacent jamais voile haute hors compétition.

Les vitesses extrêmes du F50

Un F50 en conditions idéales dépasse régulièrement les 100 km/h en course. Le record officiel SailGP est de 56,1 nœuds, soit 103,93 km/h, établi par l’équipe Rockwool Denmark le 16 août 2025 au Germany Sail Grand Prix de Sassnitz. La barrière des 100 km/h avait été franchie pour la première fois en test en juillet 2024 par le Canada SailGP Team à San Francisco, à 101,98 km/h, à l’occasion des essais des nouveaux T-foils.

Pour situer ces performances par rapport au reste de la voile, voici quelques points de comparaison.

BateauVitesse maximale typiqueType
Voilier de croisière 10 m7 à 9 nœudsMonocoque classique
Voilier de course au large20 à 25 nœudsMonocoque optimisé
Catamaran de sport25 à 30 nœudsMulticoque léger
IMOCA (Vendée Globe)35 nœuds en surfMonocoque océanique à foils
F50 SailGP100+ km/h (record 56,1 nœuds soit 103,93 km/h)Catamaran à T-foils avec aile rigide
Voilier de record absolu (Sailrocket)65+ nœudsSpécialisé ligne droite

Le F50 est le voilier de compétition tactique le plus rapide en service. Les voiliers de record absolu atteignent des vitesses supérieures, mais sur des parcours en ligne droite spécifiques, pas en course tactique avec des virages et des bords à tirer.

L’équipage : 6 marins spécialisés

Piloter un F50 demande une équipe très coordonnée, avec 6 marins en configuration standard. Cette configuration à 6 est en place depuis l’introduction du rôle de strategist en saison 2 (2021) : en saison 1, l’équipage comptait 5 marins, sans stratège dédié. Chaque marin a aujourd’hui une spécialité technique et travaille en permanence sur un aspect précis du bateau.

Le helmsman, parfois appelé driver, pilote le bateau, décide des changements de cap et gère la tactique globale de course. Le wing trimmer ajuste l’angle et la cambrure de l’aile en permanence, élément clé de la vitesse. Le flight controller gère la hauteur du bateau par rapport à l’eau via les foils, c’est lui qui maintient le vol stable. Les deux grinders fournissent l’énergie mécanique au système hydraulique du wing sheet en tournant des manivelles à pleine puissance. Le strategist analyse les conditions, les positions des concurrents et conseille le barreur sur les choix tactiques.

L’équipage français de SailGP, mené par Quentin Delapierre, a remporté plusieurs étapes du circuit ces dernières saisons et fait partie des équipes régulièrement présentes en finale. La communication interne se fait via un système radio, et chaque action doit être coordonnée à la seconde près. À 100 km/h, les erreurs se payent instantanément.

Les systèmes embarqués et la télémétrie

Un F50 n’est pas qu’un bateau avec des foils. C’est aussi une plateforme bourrée de capteurs, de calculateurs et de systèmes de contrôle. Toutes les fonctions hydrauliques, à l’exception du wing sheet alimenté par les grinders, sont actionnées par des moteurs électriques alimentés par des batteries lithium-ion. Cela inclut le pilotage actif des appendices, le levage et la descente des dérives, et le réglage du foc.

La télémétrie embarquée mesure en permanence la vitesse du bateau et celle du vent, qu’il soit réel ou apparent, ainsi que les angles correspondants. Elle suit aussi la hauteur de vol entre la coque et l’eau, les charges encaissées par l’aile et les appendices, la position GPS, la vitesse fond, les accélérations et les inclinaisons.

Selon SailGP, le bateau collecte jusqu’à 30 000 points de données par course. Toutes ces données sont affichées à l’équipage sur des écrans embarqués, mais aussi transmises en direct au public via le tracker et la diffusion télé, ce qui permet aux spectateurs de voir en temps réel la vitesse de chaque bateau et les écarts entre équipes.

Pourquoi un monotype ?

Toutes les équipes SailGP naviguent sur des F50 strictement identiques. C’est un choix fondateur du championnat porté par Russell Coutts et Larry Ellison : imposer le monotype pour que les différences de résultats ne viennent pas du matériel mais du niveau des équipages. Cette philosophie a plusieurs conséquences concrètes.

Il n’y a pas de course au budget hardware, pas d’équipe « riche » qui gagne parce qu’elle a un meilleur bateau. Les règlements techniques sont très stricts pour empêcher les modifications personnalisées : la maintenance et la configuration sont gérées par SailGP Technologies (ex-Core Builders Composites), constructeur et propriétaire de la flotte. Les données de télémétrie sont partagées entre équipes à l’issue de chaque étape, pour alimenter les analyses collectives. L’équité sportive prime, ce qui rend les courses ouvertes à chaque étape.

Le monotype garantit aussi une lisibilité pour le public : on sait que l’équipe qui gagne une course l’a fait grâce à son pilotage, pas grâce à une innovation technologique exclusive.

Ce qui rend les courses spectaculaires

Au-delà de la vitesse pure, plusieurs éléments font du SailGP un championnat particulièrement adapté à la diffusion télévisée.

Les courses sont d’abord très courtes. Chaque régate dure environ 15 minutes, sur un parcours compact en vue de la côte. Le spectateur voit toute la course, pas seulement un segment. Les contacts visuels entre bateaux sont rapprochés, avec des croisements au virement de bouée à quelques mètres de distance qui produisent les images les plus marquantes du circuit. La saison 6 a d’ailleurs été marquée par une collision violente entre l’équipe Nouvelle-Zélande et l’équipe France lors de la troisième course de l’étape d’Auckland, le 14 février 2026, qui a envoyé deux marins à l’hôpital et détruit le F50 néo-zélandais. Les chutes et erreurs visibles font partie du spectacle régulier : un foil qui décroche, un bateau qui pique du nez, une collision évitée à la dernière seconde.

Le format reste accessible au grand public. Les courses sont commentées en temps réel avec des explications compréhensibles même pour ceux qui ne connaissent pas le jargon de la voile. La saison 2026 réunit 13 équipes nationales, dont l’équipe suédoise Artemis SailGP qui fait ses débuts cette saison, et la diffusion couvre plus de 200 territoires.

Pour le calendrier complet de la saison 2026 et les étapes où voir ces bateaux en action, voir notre calendrier SailGP 2026 et notre dossier sur l’équipe de France SailGP 2026 menée par Quentin Delapierre.

Questions fréquentes

À quelle vitesse vont les F50 SailGP ?

Un F50 dépasse régulièrement 100 km/h en course. Le record officiel SailGP est de 56,1 nœuds, soit 103,93 km/h, établi par l’équipe Rockwool Denmark au Germany Sail Grand Prix de Sassnitz le 16 août 2025. C’est l’un des voiliers de compétition tactique les plus rapides du monde.

Comment fonctionnent les foils d’un F50 ?

Les F50 utilisent depuis janvier 2025 des T-foils en titane et carbone, qui ont remplacé les L-foils d’origine. Ce sont des appendices qui descendent depuis les coques et se terminent par une partie horizontale en forme de T immergée dans l’eau. À partir d’environ 16 nœuds de vitesse, cette partie horizontale génère une portance qui soulève l’ensemble du bateau au-dessus de l’eau, réduisant drastiquement la résistance.

Pourquoi une aile rigide plutôt qu’une grand-voile ?

L’aile rigide à deux éléments est plus efficace aérodynamiquement qu’une voile en tissu, elle se règle plus finement grâce à ses volets articulés, et elle résiste mieux aux conditions extrêmes. Le F50 conserve cependant un foc en tissu à l’avant pour compléter la propulsion. Inconvénient : l’aile ne s’affale pas et doit être démontée à terre.

Combien de marins sur un F50 en course ?

6 marins en configuration standard depuis l’introduction du rôle de strategist en saison 2 (2021) : barreur, régleur d’aile, contrôleur de vol, deux grinders et stratège. En saison 1, l’équipage comptait 5 marins sans stratège dédié.

Est-ce que toutes les équipes naviguent sur le même bateau ?

Oui. Le SailGP est un championnat monotype : toutes les équipes ont des F50 strictement identiques, construits et entretenus par SailGP Technologies. Les différences de résultat viennent uniquement du niveau des équipages et de leur pilotage, pas du matériel. Les données de télémétrie sont partagées entre équipes à l’issue de chaque étape.

Peut-on acheter ou essayer un F50 ?

Non. Les F50 ne sont pas commercialisés et restent la propriété de l’organisation SailGP, qui les met à disposition des équipes. Pour un amateur passionné, l’approche la plus accessible du foiling se fait sur des moth foilers, des Waszp, ou des catamarans de sport comme les Nacra 17 olympiques.


Article rédigé par Toma Kerneis, rédacteur en chef de Cap Nautique. Voir aussi notre calendrier SailGP 2026 et l’analyse de l’équipe France 2026. Sources officielles : sailgp.com, SailGP sur Wikipedia FR, F50 (catamaran) sur Wikipedia EN.

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